Quand la technologie me parlait
L’histoire d’un autodidacte, né au milieu d’une révolution.

Je suis né en 1967, à une époque où le monde s’apprêtait à changer de visage, sans que nous en ayons véritablement conscience.
J’appartiens à cette génération qui a connu le monde avant le numérique et qui a vu arriver, les unes après les autres, des inventions qui allaient bouleverser notre quotidien.
Et pourtant, rien ne nous y préparait vraiment.
L’enseignement que nous recevions avait ses qualités, mais il ne pouvait pas toujours suivre la vitesse à laquelle la technologie évoluait. Les connaissances que l’on nous transmettait ne correspondaient pas nécessairement aux découvertes qui faisaient déjà leur entrée dans nos maisons.
Alors, comment apprendre ce que personne ne pouvait encore nous enseigner ?
Moi, j’ai choisi de comprendre.
Je me souviens de l’arrivée des magnétoscopes, puis des disques compacts. Ces appareils représentaient bien davantage que des nouveautés commerciales. C’étaient des portes ouvertes sur un monde que je voulais explorer.
Je ne cherchais pas particulièrement à lire les notices. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre comment ces machines fonctionnaient.
Pourquoi ce bouton ? Pourquoi cette commande ? Comment l’appareil savait-il ce que je lui demandais ?
Et curieusement, les réponses me semblaient souvent évidentes.
Là où certains hésitaient devant une succession de boutons, je voyais une logique. Là où d’autres avaient besoin d’explications, j’expérimentais, je cherchais et je comprenais.
Les premiers magnétoscopes n’avaient pas tous de télécommande. Il fallait manipuler directement les panneaux de commande, comprendre les fonctions, programmer les enregistrements, raccorder les appareils entre eux.
Pour moi, cela n’avait rien de compliqué.
Je ne prétends pas avoir tout su immédiatement. Je faisais des essais, je me trompais parfois, je recommençais. Mais j’avais cette facilité à comprendre intuitivement ce que le concepteur avait voulu rendre possible.
Comme si je parvenais à suivre son raisonnement à travers la machine.
Très vite, je me suis retrouvé à installer et à configurer des appareils pour les autres. Ce qui me semblait naturel ne l’était manifestement pas pour tout le monde.
Et c’est probablement à ce moment-là que j’ai commencé à découvrir quelque chose de particulier dans ma manière de fonctionner.
Je n’avais pas toujours besoin qu’on m’explique les choses pour les comprendre. J’avais besoin qu’on me laisse les découvrir.
Je suis devenu autodidacte sans avoir véritablement décidé de l’être.
Je n’avais pas de professeur pour toutes ces nouveautés, pas de formation spécialisée, et certainement pas Internet pour répondre instantanément à mes questions.
J’avais mes yeux, mes mains, ma logique et, surtout, une immense curiosité.
Bien sûr, je n’étais pas le seul.
Beaucoup de personnes nées à la fin des années 60 ont connu cette transition extraordinaire. Nous avons grandi dans un monde essentiellement analogique avant de découvrir l’informatique personnelle, le numérique et les communications modernes.
Certains s’y sont passionnés. D’autres ont préféré conserver leurs habitudes. D’autres encore se sont sentis dépassés par cette évolution permanente.
Moi, je voulais comprendre chaque nouvelle invention.
La technologie ne me faisait pas peur. Elle éveillait ma curiosité.
Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, je ne cherchais pas uniquement à savoir utiliser les appareils. Je voulais comprendre la logique qui les animait.
C’est une différence essentielle.
Savoir appuyer sur un bouton permet d’obtenir un résultat. Comprendre pourquoi ce bouton existe permet d’imaginer tout ce que l’on pourrait encore faire.
Cette curiosité ne m’a jamais quitté.
Aujourd’hui encore, devant une nouvelle technologie, je retrouve cet enthousiasme presque enfantin. Je découvre, j’expérimente, j’analyse, j’imagine de nouvelles possibilités.
Mais je porte aussi un regard plus critique sur notre évolution.
Il y a quelque chose de paradoxal dans l’arrivée des smartphones.
Nous avons inventé un appareil extraordinaire, capable de rapprocher instantanément deux personnes séparées par des milliers de kilomètres. Nous pouvons nous parler, nous voir, partager nos émotions et nos découvertes presque sans limites.
Et pourtant, j’ai parfois l’impression que cet outil, censé nous rapprocher, finit aussi par nous éloigner.
Nous sommes connectés au monde entier, mais nous oublions quelquefois la personne assise à côté de nous.
Nous avons accès à une quantité inimaginable de connaissances, mais prenons-nous encore le temps de chercher, d’expérimenter, de comprendre ?
Je ne condamne pas la technologie. Comment le pourrais-je, moi qui l’ai toujours aimée ?
Je regrette simplement que nous lui laissions parfois prendre la place de ce qu’elle devrait enrichir : notre curiosité, nos échanges, notre présence aux autres.
La technologie devrait rester un prolongement de l’intelligence humaine, et non devenir un substitut à notre volonté de comprendre.
Avec le recul, je mesure combien cette époque a façonné ma personnalité.
Je n’ai pas appris à apprendre uniquement dans les livres ou sur les bancs de l’école.
J’ai appris en observant, en manipulant, en me trompant, en recommençant et en faisant confiance à mon intuition.
Ce chemin m’a donné quelque chose de précieux : la conviction que l’on peut acquérir des connaissances autrement, que l’intelligence ne se mesure pas uniquement aux diplômes et que la curiosité peut devenir une formidable école de la vie.
Être autodidacte, pour moi, ce n’est pas savoir sans avoir appris. C’est avoir appris sans toujours avoir eu besoin qu’on m’enseigne.
Aujourd’hui, je comprends mieux cette particularité qui m’accompagne depuis si longtemps.
Je ne suis pas nécessairement celui qui connaît toutes les réponses.
Je suis celui qui ne peut s’empêcher de chercher à comprendre.
Et lorsque je repense à ce jeune homme devant son premier magnétoscope, je souris.
Il ignorait encore tout ce que la technologie allait lui permettre de découvrir, de créer et de construire.
Mais il possédait déjà quelque chose qu’aucune machine ne pourrait lui donner : l’envie de comprendre.
C’est comme si la technologie me parlait.
Et moi, sans même m’en rendre compte, j’avais appris à l’écouter.
— Ago
