Je suis celui qui veut partir.

Je suis le malade qui souffre en silence,

celui qui n’arrive plus à mettre des mots sur les maux,

celui qui n’arrive plus à vous faire entendre ses douleurs,

celui qui est déjà parti, mais sans sa chair.

À vous, mes proches

Je vous regarde lutter pour moi,

comme si ma survie était devenue votre dernière mission.

Vous espérez un miracle,

et votre amour s’accroche à chaque battement de mon cœur

comme à une promesse.

Mais ce que vous appelez “tenir”,

je le vis parfois comme “rester coincé”.

Coincé entre votre peur de me perdre

et ma fatigue de continuer.

Je sais que vous m’aimez.

Je sais que décider de me laisser partir

vous déchire plus que mes douleurs visibles.

Alors je voudrais vous dire ceci :

je ne vous demande pas d’être plus forts,

je vous demande d’être plus vrais.

Vrais avec ce que vous voyez dans mes yeux.

Vrais avec ce que vous sentez

quand vous restez seuls, après avoir quitté ma chambre.

Vrais avec cette petite voix intérieure

qui murmure que ce que je vis

n’est plus vraiment de la vie.

Je ne veux pas être votre culpabilité.

Je veux rester votre souvenir.

Gardez de moi la lumière, pas l’ombre de mes derniers jours.

Gardez ma voix, pas le bruit des machines.

Gardez nos rires, pas mon souffle coupé.

Si vous m’aimez, ne vous punissez pas en me retenant.

Aimez-moi assez pour accepter que m’aider à partir

n’est pas me trahir,

mais me laisser rejoindre ce que je ne peux plus vivre ici.

À vous, les médecins, soignants, décideurs

Je suis celui que vos protocoles décrivent

en chiffres, en constantes, en courbes.

Celui dont l’état se résume dans vos dossiers,

vos staffs, vos décisions collégiales.

Mais derrière chaque donnée clinique,

il y a une vie qui sait quand elle a atteint ses limites.

Vous avez appris à sauver, à prolonger, à réparer.

On vous a dit que votre rôle était de lutter contre la mort,

de la retarder, de la défier.

Et souvent, grâce à vous, des existences ont été rendues à elles-mêmes.

Mais il existe un moment

où continuer à “traiter”

devient prolonger une agonie que vous ne ressentez pas dans votre chair.

Ce que je vous demande n’est pas simple :

je vous demande d’avoir le courage de regarder la limite,

non comme un échec,

mais comme une frontière à respecter.

La dignité dont vous parlez dans vos colloques,

ce n’est pas un concept abstrait.

C’est ma manière de rester quelqu’un,

même quand je ne peux plus marcher, plus parler, plus décider.

C’est ma possibilité de ne pas être réduit

à un corps que l’on prolonge “par principe”,

alors que tout, en moi, aspire au repos.

Autonomie, pour vous, signifie consentement éclairé.

Pour moi, ici, elle signifie une chose très simple :

pouvoir dire “c’est assez”

et être entendu.

Pouvoir demander la paix

sans que cette demande soit interprétée

comme une faiblesse, une dépression,

ou une défaite de la médecine.

Je ne vous demande pas de décider à ma place.

Je vous demande de ne pas m’empêcher,

lorsque ma volonté est claire,

de choisir la manière dont je quitte ce monde.

Vous parlez de responsabilité.

Sachez que votre responsabilité

ne consiste pas seulement à maintenir la vie,

mais à ne pas prolonger la souffrance

quand la vie, dans son sens le plus profond,

s’est déjà retirée.

Je suis celui qui devrait avoir le droit

de participer à sa propre fin,

non par obsession de contrôle,

mais pour garder, jusqu’au bout,

une part de liberté et de dignité.

Quand je vous demande d’abréger ma souffrance,

je ne réclame pas la toute-puissance

sur la vie et la mort.

Je vous demande seulement

de reconnaître que ma vie n’est plus dans cette lutte,

mais dans la façon dont je la termine.

Je suis cette voix que vous n’entendez pas.

Je ne suis pas un cas,

ni une polémique,

ni un débat de société.

Je suis une personne qui a vécu,

qui a aimé,

qui a ri,

qui a eu peur aussi,

mais qui aujourd’hui est prête à se reposer.

Un jour, peut-être,

vous serez à ma place,

ou vous verrez quelqu’un que vous aimez y arriver.

Ce jour-là, j’aimerais

que vous vous souveniez de moi :

de ce malade sans voix

qui vous disait simplement :

“La vraie humanité ne se mesure pas seulement

à ce que vous savez prolonger,

mais à ce que vous savez laisser s’achever avec respect, douceur et courage.”

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